Il y a parfois quelques événements prodigieux comme le TANGO proposé aux spectateurs depuis la fin mai 2026 au théâtre Montparnasse. J’ai eu le plaisir d’assister à une représentation de ce ballet tanguero qui m’a inspiré immédiatement les quelques lignes qui vont suivre. Le spectacle s’ouvre avec des vidéos projetées sur un rideau à trame transparente pour évoquer les rues du Buenos Aires des années 20. Le spectateur qui a eu l’occasion de visiter cette métropole des bords du Rio de la Plata reconnaîtra d’emblée quelques lieux emblématiques comme l’Avenue Corrientes, Puerto Madero et quelques conventillos du quartier des antiquaires à San Telmo, images saisies dans des nocturnes où luisent les pavés humides. L’histoire est ténue, même si le thème central est celui de l’exil, de l’immigration et de la mémoire. Il s’agit d’évoquer un temps où le tango réunissait une communauté d’immigrants, essentiellement d’origine italienne, débarqués à Puerto Madero, devenu aujourd’hui un quartier résidentiel pour une clientèle à fort pouvoir d’achat.
Mais ce qui compte avant tout dans ce spectacle conçu par le metteur en scène franco-argentin Marcial di Fonzo Bo, c’est l’esprit de la danse. Le metteur en scène et le chorégraphe Mauro Caiazza ont transcendé grâce au jeu de trois couples de danseurs virtuoses, une danse qui a conquis l’Europe, mais dont seuls les danseurs argentins ont la capacité à rendre captivant le sortilège du spectacle vivant. Di Fonzo Bo, franco-argentin installé en France depuis 1987 n’est pas un débutant (il a inscrit à son palmarès plusieurs succès retentissants), parce qu’il a su conduire un ballet qui réunit perfection, performance et pureté, sans trahir l’essence du tango, contaminé par d’autres genres comme la bossa nova ou la samba. Perfection par le jeu de danseurs accomplis, où chaque figure est construite avec la précision d’un mécanisme d’horloge dans les déplacements collectifs ; performance, car il s’agit de prouesses athlétiques qui exigent beaucoup d’efforts physiques de la part des danseurs qui conservent malgré tout une élégance époustouflante, et pureté dans des étreintes fusionnelles. Á l’élégance sobre des danseurs en complet veston se superposent les robes de leurs partenaires qui exhibent de généreux décolletés et des échancrures qui ne font qu’accentuer la sensualité du tango argentin, qui mêle un indiscutable machisme et une féminité plus envahissante que soumise. La danse est précise et ne fait pas place au superflu que les Argentins appellent firuletes, une façon d’en mettre plein la vue avec des gestes de mauvais goût, en offrant des efforts peu coûteux, à la place de la performance rythmique comme on le voit dans certains tablaos flamencos avec un excès de jeux de robe (faralaes) qui masquent les déficiences de la danseuse. Rien de tel dans ce « Tango » conçu par Mauro Caiazza où les binômes déroulent leurs volutes avec une légèreté peu commune.
Le seul petit point faible, à nos yeux, est la section musicale réduite à trois instruments : le bandonéon, le violon et le synthétiseur. La formation instrumentale aurait pu être étoffée avec un bandonéon supplémentaire ou une contrebasse pour atténuer l’aspect un peu métallique du synthétiseur. On rendra grâce, toutefois, au violoniste qui avec un jeu relativement agressif ajoute un supplément d’âme au rythme naturellement « déhanché » du tango, qui repose sur deux temps, mais dont les variations provoquent des syncopes surprenantes, à tel point qu’on pourrait parler de tension dramatique (cf. en particulier le Libertango de Piazzola).
Les danseurs et danseuses conduits par Mauro Caiazza exécutent parfois des changements de direction (los ochos) en communiquant à leurs enchaînements fluidité, élégance et puissance en même temps. La danse en couples parvient à son apogée avec des étreintes (abrazos) portées à la limite des possibilités physiques.
Cet ensemble parfaitement coordonné alterne avec la voix de la chanteuse Antonella Alfonso, de stature internationale, et porteuse à la fois d’un héritage et d’une passion. La chanteuse s’est produite dans les endroits les plus exigeants de Buenos Aires et dans des tournées en Europe (Last tango in Paris). Une voix remarquable de mezzo-soprano, presque grave, tout à fait adaptée aux inflexions parfois rocailleuses du style tanguero. Langueur et sensualité sont au rendez-vous, avec un souci du détail dans l’atrezzo, coiffure et maquillage, qui ne néglige pas la raie médiane d’une coiffure surannée (la crencha) qui vient souligner l’aspect canaille qu’a eu le tango à ses origines. Mais nous sommes ici en face d’une conception chorégraphique, qui articule un ensemble absolument éblouissant, un exemple accompli du charme rioplatense, avec des textes connus des amateurs qui ont en mémoire « Libertango », « Vuelvo al sur », « Tango bardo ».
Quelques images des heures sombres de la dictature militaire, rappelle que le metteur en scène a dû fuir le régime pour se réfugier à Paris, initiant ainsi une nouvelle étape où le tango devient à son tour une canción de ida y vuelta, subissant le sort des habaneras. Quoi qu’il en soit, le tango demeure ancré dans la mémoire populaire pour souffler sa déchirante mélodie. Ce spectacle restera à l’affiche jusqu’au 12 juillet 2026 pour le plus grand bonheur des amoureux du tango argentin.
Claude LE BIGOT
16 juin 2026
