En reconstruction

Minute rédigée par Frédérique Doucet

C’est un livre à la fois terrible et plein d’espoir que je vais vous présenter. Son titre : Le lambeau. Évocateur et symbolique, il peut se comprendre de plusieurs façons.

Le lambeau, c’est peut-être avant tout ce qui reste de la vie de l’auteur, Philippe Lançon, l’un des survivants de l’attentat de Charlie Hebdo 7 janvier 2015. Son existence a été déchirée, mise en pièces par ce tragique événement. Bien qu’il y ait survécu, il a fait de lui et à tout jamais, une victime. Sa vie n’est plus linéaire. Elle comporte un avant et un après.

Le lambeau, c’est encore ce qui reste de son physique. Ses mains, ses bras mais surtout son visage atrocement défiguré, un trou à la place de la mâchoire et des chairs meurtries qui s’en détachent.

Le lambeau, c’est enfin ce morceau prélevé à son propre épiderme qui a servi à reconstruire l’aspect normal de son visage, après la greffe de la mâchoire. Car ce livre est avant tout l’histoire d’une reconstruction. Physique, bien sûr, mais aussi psychique. Cette reconstruction est comme un chantier. C’est une œuvre collective. Philippe Lançon a donné de lui-même pour y parvenir. Dans tous les sens du terme puisque les os et les tissus utilisés pour les greffes proviennent de son propre corps. Il a fait des efforts difficiles afin de garder sa dignité dans des conditions élevées de dépendance puis, plus tard, pour se rééduquer et accepter son visage refait qui lui paraissait étranger. Les soignants, et en particulier sa chirurgienne, ont tous fait un travail de Titans aux doigts de fée. Dix-sept opérations, plus de deux ans, ont été nécessaires pour réparer les dégâts causés en quelques secondes. La famille et les amis ont toujours répondu présents et l’ont soutenu de mille façons, toutes aussi précieuses.

Il n’a pas été facile pour Philippe de passer de la vie de journaliste à celle de patient. Il compare les hôpitaux où on l’a accueilli (La Salpêtrière d’abord puis les Invalides) au sanatorium de Davos où séjourne Hans Castorp dans La Montagne Magique de Thomas Mann. Gardé jour et nuit par des policiers, il se sent à l’hôpital comme dans un cocon protecteur dont il a peur de sortir. La vie des bien portants n’a ni le même rythme, ni les mêmes règles ni la même temporalité que celle des malades. Ils se rencontrent mais ne se mélangent pas et se comprennent à peine. Le romancier journaliste devra aussi apprendre à retrouver « le monde d’en bas » (selon l’expression de l’auteur allemand) et à y vivre de nouveau.

Cette terrible expérience que Philippe Lançon est parvenu à exorciser, du moins en partie, par l’écriture, est aussi celle des nombreuses victimes qui ont vécu des traumatismes similaires, dans d’autres circonstances. Lui, qui longtemps n’a pu parler à cause de ses blessures, est devenu dans son livre la voix des martyrs silencieux.

Philippe Lançon, Le lambeau, Paris, Gallimard, 2018

 

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