La rançon de la gloire

Minute rédigée par Frédérique Doucet

UnknownSe bâtir une réputation sans faille, durable ; avoir, par là même, le droit d’émettre une opinion – respectée – sur n’importe quel sujet ; contribuer à construire (ou à détruire) d’autres réputations ; faire la pluie et le beau temps autour de soi dès lors qu’on a acquis une certaine autorité grâce à sa longévité, tel est le thème du roman de Juan Gabriel Vásquez, Las reputaciones.

À l’apogée de sa carrière, le caricaturiste politique Javier Mallarino s’apprête à recevoir un hommage et une récompense destinés à couronner son œuvre. La cérémonie a lieu, en public, dans un grand théâtre de Bogotá. Pour la première fois, le dessinateur va se retrouver sous les feux des projecteurs, quittant la place à l’ombre qui lui est plus habituelle, derrière son bureau, armé de ses seuls crayons et pinceaux. Cette brutale mise en lumière de son personnage, rupture d’un confortable anonymat physique (on ne le reconnaît pas dans la rue, il est donc tranquille) va permettre à l’auteur une réflexion sur les enjeux de la réputation.

Il n’est pas anodin de s’en forger une. Cela nécessite des sacrifices. Ne pas se laisser aller à la facilité, résister à la pression de son rédacteur en chef, refuser de laisser censurer un dessin, même si l’appât économique est alléchant. Rejeter les compromis, toujours et en tout lieu faire preuve d’intégrité et surtout, d’indépendance. « Je ne me marie avec personne », telle est la phrase que se plaît à répéter Javier, même lorsqu’elle l’éloigne de sa famille (sa fille, en particulier) et le brouille avec ses amis. C’est le prix à payer pour se faire une réputation sans tache. Car c’est aussi une question de pouvoir. Grâce à son autorité – quasi morale –, Javier va participer au jeu de quilles politique. Il oriente (manipule ?) l’opinion publique qui se jette sur ses dessins dès la parution du journal. Ce qu’il détruit aura du mal à être reconstruit.

Quelle est sa part de responsabilité dans le suicide d’un homme politique dont il a anéanti la réputation ? Revenant sur son parcours, ce thème va le hanter au point qu’il cherche à tirer les choses au clair en rencontrant sa veuve. Son chef s’y oppose. Ce serait signer son arrêt de mort. Montrer une faiblesse, c’est s’offrir en pâture à tous les charognards qui n’attendent que de vous dévorer. Tant que vous êtes fort ils vous respectent, ils vous adulent, ils s’humilient devant vous. S’ils découvrent une faille, ils s’y engouffrent et deviennent sanguinaires. Ils se vengent du pouvoir que vous avez eu sur eux, ils vous le font payer.

Javier est donc condamné à survivre dans sa cuirasse, désormais rouillée, ou à mourir sous la curée. C’est aussi cela la réputation.

Juan Gabriel Vásquez, Las reputaciones, Madrid, Alfaguara, 2013.

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