Faire la lumière

Alonso CuetoMinute rédigée par Frédérique Doucet

Lors de la mort de sa mère, le brillant et populaire avocat de Lima, Adrián Ormache, trouve une lettre cachée dans le carton où celle-ci conservait ses papiers.

Une inconnue réclamait de l’argent à la défunte afin de ne pas ébruiter les agissements de feu son mari, militaire dans la marine, pendant les années 80-90 et la guerre contre le Sentier Lumineux. À la lecture de la missive, les dernières paroles de son père lui reviennent en mémoire : « Il y a une fille, là-bas, à Huanta. Cherche-la, retrouve-la ». Adrián, sur le moment, n’avait guère accordé d’importance à cette phrase, fruit d’un esprit moribond et délirant selon lui. Maintenant, elle resurgit dans sa tête et ne le lâche plus.

Commence alors l’enquête. Grâce à deux ex subordonnés de son père et à son frère Rubén, il découvre que son géniteur torturait, violait des femmes supposées terroristes du Sentier, puis les laissait à ses hommes afin qu’ils les violent à leur tour. « Mais il y en avait une, celle-la il ne la leur a pas donnée, il semblait en être amoureux. Et puis, elle a réussi à s’échapper. Elle était sans doute enceinte. »

Partagé entre divers sentiments qu’il a du mal à analyser, Adrián va désormais être obsédé par la recherche de cette jeune femme, dont il ignore le nom. De Lima à Ayacucho et Huanta puis Lima de nouveau, après maintes difficultés, il retrouvera Myriam et son fils Miguel. Une question le taraude : Miguel est-il son demi-frère ?

Très rétive au début, hostile même à l’aide que lui propose Adrián, Myriam va peu à peu se laisser apprivoiser et devenir sa maîtresse. À travers elle, l’avocat va découvrir le double visage de son père, dont il s’était prématurément éloigné à cause du divorce de ses parents. Violent et sans pitié, mu par la peur d’être tué par les terroristes s’il ne les tuait pas en premier, cet officier pouvait pourtant se montrer plein d’égards et de délicatesse. Elle l’avait haï tout d’abord puis, insensiblement, elle s’était mise à l’aimer. Le processus sera le même avec Adrián.

Ce dernier, au contact de la jeune femme et de son fils, aperçoit tout un pan de la réalité péruvienne qui lui avait toujours échappé, protégé qu’il était par son milieu huppé, entouré d’une femme et de deux filles aimantes. La pauvreté, la misère sociale et intellectuelle, la souffrance, l’injustice et les débordements d’une guerre idéologique sans merci n’étaient qu’anecdotes pour journaux à scandale. Avec Myriam, il a l’impression de récupérer, grâce à la douleur, toute une part d’humanité qu’il avait ignorée jusque là. Lumineuse et glauque, aimante et violente. Il apprend que tout homme se construit avec et par ses contradictions, qu’il n’y a pas le camp des bons et celui des mauvais. Il en avait eu l’intuition en sentant en lui des accents d’agressivité.

C’est la leçon de vie que son père lui aura léguée à son insu sur son lit de mort.

Alonso Cueto, La hora azul, Lima, Anagrama / Peisa, 2005.

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