LIBRE OPINION – CE PASSÉ QUI NE PASSE PAS –

CE PASSÉ QUI NE PASSE PAS

 

Il ne fait pas de doute que de part et d’autre des Pyrénées, l’ultra droite est à la manœuvre pour réhabiliter le rôle incarné par Philippe Pétain et Francisco Franco. De ce côté-ci des Pyrénées, un secteur de l’opinion s’est rallié à l’idée que Pétain a pu servir de bouclier pour épargner de plus grands malheurs à la France occupée par l’armée allemande, tout comme Franco a servi de rempart à l’extension du communisme en Europe de l’Ouest et assurer une paix durable à la société espagnole, au prix d’une guerre civile, qui s’est prolongée bien au-delà du 1er avril 1939, avec exécutions sommaires, camps de concentration, emprisonnements pour opinions hostiles au Régime, épuration, mise à l’encan de tout ce qui pouvait rappeler de près ou de loin l’expérience républicaine.

Dans le cas espagnol, tel qu’il se présente aujourd’hui, les tensions se cristallisent à partir d’un conflit latent autour de la mémoire historique. On entend dire que la transition démocratique (1976-1982) est aujourd’hui dépassée et qu’elle a été bâtie sur un « pacte du silence », qui revient à instaurer un régime d’impunité. C’est faire fi des pas de géant qui ont conduit l’Espagne d’une dictature impitoyable à une démocratie moderne et consensuelle, malgré des réticences (Pays basque et Catalogne), et les difficultés actuelles, qui ne sont pas propres à l’Espagne. Mais l’opposition au gouvernement de Pedro Sánchez, fait flèche de tout bois pour neutraliser les effets des lois dites de la mémoire historique (2007), renforcées par les lois de la mémoire démocratique (2022), qui sont plus contraignantes, parce qu’elles rendent susceptibles de poursuites judiciaires, l’exaltation publique de l’action politique de l’ancien dictateur.

Sans doute pressé par la société civile qui réclamait l’identification des victimes de la terreur franquiste, afin de leur donner une sépulture, le gouvernement socialiste a mis en œuvre une politique de recours judiciaire et de reconnaissance des exactions perpétrées pendant le franquisme, aussitôt contrecarrées dès lors que la majorité gouvernementale passe dans les mains du Parti populaire, ou freinées dans les municipalités de même obédience, sous prétexte que cela revient à souffler sur les braises, alors que le fond du débat porte sur l’impunité face aux crimes de masses. De part et d’autre, les partis sont tentés d’opposer aux crimes de la dictature franquiste, les assassinats aveugles de l’ETA qui visaient des militaires, policiers ou personnalités politiques. Comment sortir de cette spirale infernale que nourrissent des personnalités revanchardes du Parti populaire avec l’appui de Vox ?

Faut-il rappeler que l’Espagne a signé les résolutions adoptées par le Conseil de l’Europe, le Parlement européen ou encore l’ONU et que « les crimes contre l’humanité, de génocide et de torture, sont reconnus imprescriptibles et non amnistiables (cf. Sophie Baby, Juger Franco. Impunité, réconciliation mémoire, Paris, La Découverte, 2024, p. 298). Rien n’empêche donc de poursuivre au plan judiciaire les auteurs de ces crimes.

Le tournant politique et surtout l’instrumentalisation de la rente mémorielle vient compliquer la tâche, de telle sorte que la tension entre mémoire et histoire, n’est pas un simple débat académique, et que les lois mémorielles n’apaisent pas les passions, et pourtant elles sont nécessaires, voire vitales pour garantir un régime démocratique, faute de quoi un parti de gouvernement sera tenté de faire passer son point de vue pour une vérité établie.

Qu’en est-il de ce côté-ci des Pyrénées avec les tentatives sporadiques pour réhabiliter la figure du Maréchal Pétain, chef de l’État français entre juillet 1940 et août 1944, qui a conduit, d’une main de fer, l’embrigadement, l’ordre moral, les chantiers de jeunesse, le STO, et pour couronner le tout une implacable politique antisémite « qui a causé la perte de 80 000 juifs de France (cf. Henry Rousso, Le régime de Vichy, Paris, PUF, Coll, ; Que sais-je ? p. 119). Une différence notoire avec le destin de Franco est qu’à la libération, Philippe Pétain comparut devant une Haute Cour de Justice où il fut condamné à la peine de mort, l’indignité nationale et la confiscation de ses biens, pour sa politique de collaboration avec l’occupant allemand, peine commuée en détention à perpétuité. Il est mort à l’île d’Yeu, le 23 juillet 1951, à l’âge de 95 ans.

Il n’est pas difficile pour quiconque s’intéresse à l’actualité proche ou lointaine d’établir la filiation qui conduit de la fondation du Front National par Jean-Marie Le Pen à la situation d’aujourd’hui. Même si ses successeurs ont fait des efforts pour gommer dans leurs discours les relents trop ouvertement néo-fascistes, il n’en reste pas moins que les thèmes de prédilection n’ont pas changé : l’antiétatisme, le retour de la peine de mort, une politique nataliste hostile à l’IVG et surtout la haine des migrants, considérés comme une « invasion étrangère ». Le regain d’un catholicisme fondamentaliste auquel nous assistons constitue un marqueur identitaire et idéologique. Il semble bien que les offices religieux à la mémoire du maréchal Pétain soient devenus quasi annuels. Chacun célèbre ses saints ; soit. Mais il est des nostalgies qui montrent que certaines fractures ne se sont pas résorbées.

Un autre exemple du même acabit est le cas chilien où le souvenir de Pinochet s’est invité dans la présidentielle prévue pour le 16 décembre prochain et qui pourrait conduire à la magistrature suprême José Antonio Kast, admirateur des méthodes de l’ancien dictateur. Même si la droite chilienne s’était éloignée d’un héritage encombrant, elle a remis au goût du jour les valeurs traditionnelles : famille, ordre et conservatisme national. La mémoire de la tragédie chilienne s’est passablement délitée en deux générations, au point que Pinochet peut être considéré par une droite décomplexée comme le meilleur président qu’ait eu le Chili dans son histoire, et que si Kast gagnait les élections, « il gracierait les militaires condamnés et emprisonnés » (Angelina Montoya, Le Monde 29/11/2025, p. 6).

De fait, de quoi devrait-on s’inquiéter aujourd’hui, en tant qu’enseignant, enseignant chercheur et personnel de l’Éducation ? Il s’agit pour notre communauté de tenir les esprits en éveil, face aux diverses tentatives de révisionnisme qui alimentent des contre-vérités. Les réécritures de l’histoire fusent de toutes parts, servies par des intérêts qui voudraient formater les esprits dans la bien-pensance, au nom de la liberté d’expression ; quitte à maquiller les intentions profondes et peu avouables que soutiennent les partisans d’un ordre nouveau, qui ont en ligne de mire les intellectuels, susceptibles de démasquer les manipulations qui conduisent aux pires catastrophes. C’est un piège qui nous est tendu. Certes Pierre Milza s’est efforcé de montrer que le parti de Jean-Marie le Pen ne pouvait être assimilé aux fascismes européens des années 30 (cf. Pierre Milza, Fascisme français. Passé et présent, Paris, Champ Flammarion, 1987), mais le Rassemblement national dont hérite Marine Le Pen s’inscrit bel et bien dans la tradition du national populisme, partisan d’un État fort, réduit à ses fonctions régaliennes, pour ne pas entraver l’extension du capitalisme. L’antiparlementarisme n’est plus à la mode ; on fait comme si on avait accepté définitivement le débat démocratique, mais on garde à l’esprit que la volonté populaire peut être contournée, dès lors qu’elle viendrait à déplaire.

Claude LE BIGOT

 

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